I. Introduction : Quand les données éclairent… et quand elles disparaissent
Chaque année, le 8 mars, les projecteurs se braquent sur les femmes. Les discours se multiplient, les chiffres circulent, les engagements sont réaffirmés. Mais derrière cette journée symbolique — la Journée internationale des droits des femmes — une question est rarement posée : d’où viennent ces chiffres ? Et surtout, que mesurent-ils réellement ?
Nous vivons à l’ère de la donnée. Les gouvernements, les organisations internationales et les chercheurs disposent aujourd’hui d’outils statistiques sans précédent pour mesurer les inégalités, suivre les progrès et orienter les politiques publiques. Les bases de données se multiplient, les indicateurs s’affinent et les tableaux de bord se sophistiquent.
Pourtant, pour des millions de femmes africaines, cette révolution statistique reste incomplète.
Le problème n’est pas seulement que la situation des femmes peut être difficile. Le problème est que, dans de nombreux domaines, nous ne savons même pas à quel point elle l’est — parce que personne ne l’a mesuré.
Certaines réalités sociales échappent tout simplement aux statistiques. Et lorsqu’un phénomène n’apparaît pas dans les données, il devient beaucoup plus difficile à analyser, à comparer ou à intégrer dans les politiques publiques.
Ce phénomène porte un nom : le Gender Data Gap, ou fossé des données de genre. Il désigne l’écart entre les données que nous collectons sur les hommes et celles que nous collectons sur les femmes. Lorsque cet écart devient trop important, certaines dimensions de la vie des femmes deviennent statistiquement invisibles.
Et une réalité invisible dans les données devient souvent invisible dans l’action publique.
Dr Eric Arnaud Makita Makita
II. Les données utilisées pour explorer les angles morts
Pour explorer ces angles morts statistiques, cette analyse croise trois sources internationales de référence.
La première est la base de données de UN Women, le SDG Gender Data Hub, qui rassemble les indicateurs liés à l’égalité de genre dans le cadre des Objectifs de Développement Durable. Cette base permet d’observer les valeurs réelles des indicateurs et leur évolution dans le temps.
La seconde source est celle des World Development Indicators de la World Bank. Elle fournit la liste officielle des 54 pays africains et les agrégats régionaux qui permettent de comparer l’Afrique subsaharienne au reste du monde.
Enfin, nous utilisons le Gender Data Compass développé par Open Data Watch. Cet outil adopte une perspective différente : il ne mesure pas directement la situation des femmes, mais la disponibilité et la qualité des données de genre produites par chaque pays.
Ces trois sources sont complémentaires : l’une mesure la réalité, l’autre fournit le cadre comparatif mondial, et la troisième évalue la capacité même à produire des données sur cette réalité.
Pour cette étude, nous avons retenu huit indicateurs, couvrant plusieurs dimensions de la vie des femmes :
- scolarisation secondaire
- alphabétisation
- mortalité maternelle
- satisfaction des besoins en planning familial
- représentation politique des femmes
- chômage féminin
- travail domestique non rémunéré
- violences conjugales
Ces indicateurs ont été choisis parce qu’ils couvrent à la fois des domaines relativement bien mesurés — comme l’éducation ou la participation politique — et d’autres où les données restent rares ou fragmentaires, comme le travail domestique ou certaines formes de violence.
C’est précisément ce contraste qui constitue le cœur de cette analyse, conduite sur 54 pays africains entre 2000 et 2023.
III. Ce que les données permettent réellement de mesurer
Avant d’examiner les lacunes des statistiques de genre, il est utile de regarder ce que les données permettent déjà d’observer. Toutes les dimensions de la vie des femmes ne sont pas également invisibles : certaines sont aujourd’hui relativement bien documentées.
Pour le vérifier, nous avons mesuré la couverture statistique de chacun des huit indicateurs étudiés, en calculant la part des 54 pays africains pour lesquels au moins une observation est disponible.
Les résultats montrent que quelques domaines disposent déjà d’un suivi relativement solide.
La scolarisation secondaire des filles est l’indicateur le mieux couvert, avec des données disponibles dans 44 pays sur 54, soit 81,5 % du continent. Ce résultat reflète l’effort important des systèmes éducatifs et des organisations internationales pour suivre l’accès des filles à l’éducation.
Les violences conjugales arrivent en deuxième position, avec des données disponibles dans 38 pays (70,4 %). Bien que ce phénomène soit difficile à mesurer, les enquêtes démographiques et les programmes internationaux ont permis d’améliorer sa documentation au fil des années.
La représentation politique des femmes est mesurée dans 26 pays (48,1 %). Bien que ce chiffre reste inférieur à la moitié du continent, il montre que les données existent dans ce domaine et permettent déjà d’observer les évolutions de la participation politique des femmes.
Ce graphique présente la couverture statistique des huit indicateurs analysés et permet d’identifier les domaines où les données sont les plus disponibles.
Ces résultats montrent que certaines dimensions — notamment l’éducation et, dans une certaine mesure, la participation politique — sont aujourd’hui suffisamment documentées pour suivre les progrès et comparer les situations entre pays.
Mais cette image reste très partielle.
IV. Les angles morts de la data africaine
Le même graphique révèle en effet une réalité plus préoccupante : la majorité des dimensions de la vie des femmes restent très peu mesurées
Plusieurs indicateurs essentiels sont disponibles dans moins de la moitié des pays africains.
Les données sur le chômage féminin ne couvrent par exemple que 20 pays (37 %) Cette faible couverture reflète en partie la difficulté de mesurer l’activité économique des femmes dans des contextes où une grande partie du travail se déroule dans l’économie informelle.
Les indicateurs liés à la santé reproductive présentent également des lacunes importantes. La mortalité maternelle et la satisfaction des besoins en planning familial ne sont documentées que dans 12 pays, soit un peu plus d’un cinquième du continent
Le cas le plus frappant concerne le travail domestique non rémunéré — une dimension pourtant centrale de l’activité quotidienne des femmes. Les données correspondantes ne couvrent que 10 pays africains sur 54, soit moins de 20 % du continent
Enfin, l’indicateur de littératie féminine est totalement absent dans le dataset analysé : aucun pays africain ne dispose de données disponibles pour cet indicateur dans la base utilisée.
Au total, sur les huit indicateurs étudiés, six sont documentés dans moins de la moitié des pays africains
Ces résultats rappellent une réalité fondamentale : ce que les statistiques ne mesurent pas devient difficile à analyser, à comparer et à intégrer dans les politiques publiques.
Autrement dit, certaines des dimensions les plus importantes de la vie des femmes restent statistiquement invisibles
V. Des pays africains très inégaux face à la production de données
Les lacunes observées dans les indicateurs ne s’expliquent pas uniquement par la nature des phénomènes étudiés. Elles reflètent aussi une réalité plus structurelle : tous les pays africains ne disposent pas de la même capacité à produire des données de genre.
Pour analyser ces différences, nous utilisons le Gender Data Compass, un indice développé par Open Data Watch. Contrairement aux indicateurs précédents, cet outil ne mesure pas la situation des femmes, mais la qualité et la disponibilité des données permettant de l’observer.
L’indice attribue à chaque pays un score qui reflète la fréquence, la couverture et la fiabilité des statistiques de genre produites par ses institutions.
Une première observation apparaît immédiatement : tous les pays africains ne sont pas couverts par cet outil.
Sur les 54 pays du continent, seuls 45 disposent d’un score dans le Gender Data Compass. Neuf pays sont totalement absents de la base, ce qui signifie que leur capacité statistique n’est même pas évaluée dans cet indice international.
Parmi ces pays figurent :
- Comores
- Congo (République du Congo)
- Érythrée
- Gabon
- Guinée-Bissau
- Madagascar
- Maurice
- Sao Tomé-et-Principe
- Soudan
Cette absence constitue déjà en soi un angle mort statistique : certains pays sont invisibles non seulement dans les indicateurs de genre, mais aussi dans les outils censés mesurer la disponibilité de ces données.
Lorsqu’on examine les pays pour lesquels un score est disponible, les écarts apparaissent clairement.
Le classement montre une forte dispersion des capacités statistiques.
Le Rwanda apparaît comme le pays disposant des données les plus complètes, avec un score de 45,8. À l’autre extrémité du classement, la Côte d’Ivoire obtient un score de 4,9, révélant une couverture statistique très limitée.
La distribution des scores confirme cette hétérogénéité :
la médiane du continent se situe autour de 26,7, très proche de la moyenne (26,8). Autrement dit, environ la moitié des pays africains se situent en dessous de ce niveau de disponibilité des données.
Au total, 22 pays se situent sous la médiane, tandis que 23 pays présentent une capacité statistique supérieure.
Ces écarts montrent que la production de données de genre n’est pas simplement une question technique : elle dépend aussi des ressources institutionnelles, de l’organisation des systèmes statistiques et des priorités politiques de chaque pays.
VI. Une géographie africaine des données de genre
Si l’on observe maintenant ces résultats sur une carte, une géographie très inégale des données de genre apparaît à l’échelle du continent.
Cette cartographie met en évidence plusieurs contrastes régionaux.
Certains pays présentent une couverture statistique relativement solide, notamment en Afrique de l’Est et dans certaines parties de l’Afrique de l’Ouest. Dans ces pays, les institutions statistiques ont progressivement renforcé la collecte et la diffusion des données de genre.
À l’inverse, plusieurs zones du continent apparaissent beaucoup moins documentées. Dans ces régions, les systèmes statistiques disposent de ressources limitées et la production régulière de données reste plus difficile.
La carte montre ainsi que les lacunes statistiques ne sont pas réparties au hasard : elles suivent aussi des dynamiques régionales, liées aux capacités institutionnelles et aux priorités politiques des États.
VII. L’Afrique face au reste du monde
Pour comprendre pleinement la situation des femmes en Afrique, il est essentiel de replacer le continent dans un contexte global. Les données des World Development Indicators de la World Bank permettent de comparer plusieurs indicateurs clés entre l’Afrique subsaharienne et la moyenne mondiale.
La mortalité maternelle atteint 448 décès pour 100 000 naissances vivantes en Afrique subsaharienne, contre 197 à l’échelle mondiale. Cet écart de 251 décès illustre l’un des défis sanitaires majeurs auxquels le continent reste confronté. Il convient toutefois de rappeler que la moyenne mondiale inclut l’ensemble des régions, y compris l’Afrique du Nord, dont les indicateurs sanitaires sont nettement meilleurs que ceux de l’Afrique subsaharienne.
Dans le domaine de l’éducation, la scolarisation secondaire des filles n’atteint que 44,2 % en Afrique subsaharienne, contre 76,9 % dans le monde. L’alphabétisation des femmes adultes présente également un écart important : 62,3 % en Afrique subsaharienne contre 84,4 % au niveau mondial.
Les disparités apparaissent aussi dans les indicateurs de santé globale. L’espérance de vie des femmes en Afrique subsaharienne est de 64,7 ans, soit 11 ans de moins que la moyenne mondiale, qui atteint 75,8 ans.
Mais les données réservent aussi quelques surprises.
Sur le plan politique, l’Afrique subsaharienne affiche 27 % de femmes au parlement, un niveau légèrement supérieur à la moyenne mondiale (26,7 %). Ce résultat s’explique notamment par les performances remarquables de certains pays, comme le Rwanda, qui figure parmi les leaders mondiaux en matière de représentation féminine.
Autre résultat notable : le taux d’activité économique des femmes est nettement plus élevé en Afrique subsaharienne (65,1 %) que dans le reste du monde (49 %).
Cela ne signifie pas que les femmes africaines bénéficient de meilleures conditions économiques. Au contraire, ce chiffre reflète souvent la nécessité économique et l’importance de l’emploi informel, de l’agriculture familiale ou du travail non rémunéré dans les économies africaines.
Autrement dit, les femmes africaines travaillent — souvent beaucoup — mais une grande partie de cette activité reste mal rémunérée, informelle ou insuffisamment mesurée dans les statistiques économiques.
Ces comparaisons montrent que le retard de l’Afrique subsaharienne sur certains indicateurs de développement est bien réel, notamment dans les domaines de la santé et de l’éducation. Mais elles révèlent aussi une réalité plus nuancée : sur certains indicateurs, le continent présente des dynamiques différentes du reste du monde.
Comprendre ces écarts est essentiel. Car mesurer avec précision les inégalités constitue toujours la première étape pour pouvoir les réduire.
VIII. Conclusion — Mesurer pour mieux agir
À l’occasion de ce 8 mars, nous avons voulu poser une question différente. Non pas « quelle est la situation des femmes en Afrique ? », mais « que sommes-nous réellement capables de mesurer de leur situation ? »
L’analyse apporte une réponse claire : beaucoup moins que ce que l’on croit.
Sur 8 indicateurs analysés dans 54 pays africains, 6 présentent une couverture statistique inférieure à 50 %. Le travail domestique non rémunéré, la santé reproductive ou encore la littératie des femmes — des dimensions fondamentales de la vie quotidienne — restent statistiquement invisibles dans une grande partie du continent.
Cette analyse met en lumière une réalité souvent négligée dans les débats sur l’égalité entre les femmes et les hommes : dans plusieurs domaines essentiels, les inégalités ne sont pas seulement difficiles à réduire — elles sont difficiles à mesurer.
Or les angles morts de la data ont des conséquences très concrètes. Lorsqu’un phénomène est mal mesuré, il devient plus difficile de le suivre dans le temps, de comparer les situations entre pays et surtout de concevoir des politiques publiques efficaces.
Renforcer les systèmes statistiques africains et produire davantage de données ventilées par sexe constitue donc un levier essentiel pour améliorer la compréhension des inégalités et orienter l’action publique.
En ce 8 mars 2026, une chose mérite d’être rappelée :
avant de pouvoir réduire une inégalité, encore faut-il être capable de la mesurer.
Et en matière de politiques publiques, une règle simple s’applique souvent :
ce que l’on ne compte pas… ne compte pas.
Dr Eric Arnaud Makita Makita
Sources
- UN Women — SDG Gender Data Hub, données les plus récentes disponibles par pays (2000–2023)
- Open Data Watch — Gender Data Compass 2023
- World Bank — World Development Indicators (WDI), agrégats régionaux 2000–2023
À propos de l’auteur
Dr Eric Arnaud Makita Makita est président de Gabon Data Dialogues, plateforme indépendante d’analyse stratégique dédiée aux données, à la transformation numérique et aux politiques publiques en Afrique.
Ancré au Gabon et inscrit dans une perspective africaine, ses travaux visent à accompagner les réflexions autour des transformations numériques en cours sur le continent, avec un accent particulier sur les enjeux liés aux données et à l’intelligence artificielle.
© Gabon Data Dialogues — mars 2026