Une lecture structurée des données relatives aux data centers, au cloud, à la gouvernance numérique et à l’intégration algorithmique.
I — Introduction : cadre conceptuel et problématique
Le 11 février 2026, un protocole d’accord a été signé à Shanghai entre Huawei et Axian Telecom afin de soutenir le développement numérique en Afrique [1]. Cet accord s’inscrit dans un mouvement plus large d’intensification des investissements technologiques sur le continent, en particulier dans les infrastructures de télécommunications et de services numériques.
Au-delà de cet événement, il soulève une question structurante : quelle est la position réelle de l’Afrique dans l’architecture numérique mondiale en 2025 ?
La notion de souveraineté numérique fournit un cadre analytique pour aborder cette interrogation. Elle peut être définie comme une orientation et une position stratégique visant à réaffirmer l’autorité des États sur le cyberespace, y compris sur le développement et l’usage des technologies numériques [2]. Elle implique la capacité des pays à mobiliser les instruments juridiques, réglementaires et politiques nécessaires pour encadrer les activités numériques sur leur territoire, en cohérence avec leurs priorités économiques et institutionnelles.
Dans l’économie contemporaine, les données occupent une place centrale dans la création de valeur, tandis que les infrastructures et les algorithmes permettent leur stockage, leur traitement et leur exploitation. L’analyse du positionnement numérique d’un territoire ne peut donc se limiter à une seule dimension. Elle doit être abordée de manière structurée, en distinguant plusieurs couches complémentaires :
- La couche matérielle : capacité en data centers et infrastructures physiques.
- La couche logique : contrôle et implantation des infrastructures cloud.
- La couche normative : consolidation des cadres réglementaires.
- La couche algorithmique : intégration linguistique et capacités en intelligence artificielle.
L’objectif de cet article est de proposer une photographie analytique du positionnement numérique de l’Afrique à partir des données les plus récentes disponibles (2025–début 2026), à travers ces quatre dimensions. Il ne s’agit ni d’un exercice prospectif ni d’une prise de position normative, mais d’une analyse structurée visant à situer le continent dans la hiérarchie actuelle des capacités numériques mondiales.
II — Couche 1 : Infrastructure matérielle
Capacité et structure des data centers
L’infrastructure matérielle constitue la base de toute architecture numérique. La capacité à héberger, stocker et traiter des données dépend directement du volume d’infrastructures installées et, plus encore, de la puissance énergétique disponible pour leur fonctionnement.
II.A — Positionnement mondial en capacité installée
À l’échelle mondiale, la capacité totale installée des data centers atteint environ 122,2 GW [3]. Les États-Unis représentent à eux seuls près de 44 % de cette capacité, suivis par l’Europe (17 %) et la Chine (16 %) [3].
En comparaison, la capacité estimée du continent africain s’élève à environ 0,4 GW, selon les estimations sectorielles consolidées les plus récentes [10]. Cela représente environ 0,33 % de la capacité mondiale installée.
Cette proportion permet de situer précisément le poids relatif du continent dans l’infrastructure numérique globale. Le nombre d’installations ne suffit pas à lui seul à caractériser la profondeur stratégique d’un écosystème numérique ; la capacité énergétique cumulée constitue un indicateur plus pertinent pour apprécier la puissance réelle de traitement et d’hébergement.
À ce stade, l’Afrique occupe une position marginale en termes de capacité installée à l’échelle mondiale.
II.B — Structure interne des capacités
Au-delà du positionnement global, la configuration interne du continent révèle une forte concentration géographique.
Les données les plus consolidées disponibles indiquent environ 230 data centers répartis dans une quarantaine de pays africains [11], un chiffre corroboré par l’African Energy Chamber qui recense 223 installations dans 38 pays [10]. À titre de comparaison, les États-Unis comptent à eux seuls 5 427 data centers, l’Europe 3 362 et l’Asie-Pacifique 1 818 [12].
Près de 41 % des installations africaines sont localisées dans trois pays seulement : l’Afrique du Sud (56), le Kenya (20) et le Nigeria (19) [10][11].
Cette distribution traduit une structuration asymétrique du paysage infrastructurel africain. Certains États jouent le rôle de pôles régionaux, concentrant une part significative des capacités de stockage et de traitement, tandis qu’une grande partie du continent demeure faiblement équipée.
III — Couche 2 : Infrastructure logique
Structure du marché cloud et implantation africaine
Si l’infrastructure matérielle constitue la base physique de l’écosystème numérique, elle ne détermine pas à elle seule la structure du marché. La couche logique — en particulier les services cloud — joue un rôle déterminant dans l’organisation et le contrôle des flux numériques.
III.A — Structure mondiale du marché cloud
Le marché mondial des infrastructures cloud est caractérisé par une forte concentration. Au deuxième trimestre 2025, trois acteurs — Amazon Web Services (AWS), Microsoft Azure et Google Cloud — représentent ensemble environ 63 % des parts de marché mondiales [4]. AWS détient environ 30 %, Microsoft Azure 20 %, et Google Cloud 13 % [4].
Cette concentration traduit l’existence d’économies d’échelle importantes, d’une intégration verticale avancée et d’un niveau d’investissement élevé dans les infrastructures hyperscale. Le cloud constitue aujourd’hui une couche stratégique de l’économie numérique : il orchestre le stockage, le calcul, la distribution des services et l’entraînement des modèles d’intelligence artificielle.
Dans ce contexte, la question n’est pas uniquement celle de la présence physique des data centers, mais celle du contrôle des plateformes logicielles et des architectures de services sur lesquelles reposent les activités numériques.
La structure du marché révèle une concentration significative autour de quelques acteurs globaux. Cette configuration influence la localisation des données, les standards techniques adoptés et les dépendances contractuelles des utilisateurs, y compris sur les marchés émergents.
III.B — Implantation des régions cloud en Afrique
Au-delà des parts de marché mondiales, l’implantation géographique des régions cloud constitue un indicateur clé. Les données compilées à partir des sites officiels des principaux fournisseurs indiquent qu’en 2026, six régions cloud majeures sont opérationnelles sur le continent africain [5] : Microsoft Azure dispose de deux régions (Johannesburg et Cape Town), tandis qu’AWS, Google Cloud, Oracle Cloud et Huawei Cloud en opèrent chacun une, toutes situées en Afrique du Sud [5].
À titre de comparaison, ces mêmes fournisseurs opèrent collectivement plus de 200 régions à l’échelle mondiale [5]. Les autres grandes économies africaines ne disposent pas, à ce stade, d’une implantation comparable.
Cette configuration suggère que, si le continent est intégré au marché mondial du cloud, son implantation physique reste limitée et géographiquement concentrée.
L’écart entre le poids mondial des fournisseurs et leur implantation régionale en Afrique met en évidence une asymétrie structurelle. Le continent est intégré aux architectures globales, mais avec une densité d’infrastructure cloud encore restreinte et concentrée.
IV — Couche 3 : Gouvernance numérique
Cadres juridiques, coordination continentale et préparation à l’IA
Si l’infrastructure matérielle et la couche cloud structurent les capacités techniques, la gouvernance détermine le cadre dans lequel ces capacités sont mobilisées. Elle conditionne notamment la protection des données, la cybersécurité, la capacité de régulation et, plus largement, la cohérence institutionnelle nécessaire au développement d’un marché numérique.
IV.A — Adoption des cadres nationaux de protection des données
Au cours des dernières années, un nombre croissant d’États africains ont adopté des législations nationales en matière de protection des données. En janvier 2026, 44 pays sur 55 disposent d’une loi relative à la protection des données personnelles et 38 ont mis en place une autorité de protection opérationnelle [6].
Ces avancées traduisent une consolidation progressive des instruments de gouvernance, alignée sur les standards internationaux en matière de régulation des données. Elles constituent une base nécessaire pour structurer la confiance, encadrer les usages et favoriser l’émergence de services numériques à grande échelle.
Le niveau d’adoption des lois est relativement élevé à l’échelle continentale, mais l’existence d’autorités opérationnelles reste inférieure, ce qui suggère un écart entre formalisation juridique et capacité institutionnelle de mise en œuvre.
IV.B — Harmonisation continentale : la Convention de Malabo
Au-delà des cadres nationaux, la coordination continentale constitue un indicateur déterminant de cohérence institutionnelle. La Convention de Malabo, adoptée en 2014 et portant sur la cybersécurité et la protection des données personnelles, constitue l’un des principaux instruments juridiques africains en la matière.
En octobre 2025, elle n’avait été ratifiée que par 16 États membres sur 55 [7], tandis que 12 États l’avaient signée sans la ratifier [13]. Autrement dit, près de la moitié des pays de l’Union africaine n’avait ni signé ni ratifié ce cadre commun [7][13].
Le contraste entre l’adoption nationale des lois (44/55) et la faible ratification d’un cadre continental (16/55) souligne une fragmentation institutionnelle persistante. Cette situation réduit la capacité à établir des standards communs et à construire un marché numérique africain intégré.
IV.C — Stratégies nationales en intelligence artificielle
Enfin, la gouvernance numérique se prolonge désormais dans le champ de l’intelligence artificielle. En juillet 2025, 16 pays africains sur 55 disposaient d’une stratégie nationale dédiée à l’intelligence artificielle [9], un chiffre corroboré par le recoupement de plusieurs sources indépendantes [17][18][19].
Ce niveau de formalisation stratégique demeure limité au regard de l’accélération mondiale des usages et des investissements en IA. Il constitue un indicateur du niveau actuel de structuration institutionnelle du continent sur cette dimension émergente.
La diffusion encore limitée des stratégies nationales en matière d’intelligence artificielle met en évidence un décalage entre l’accélération des usages technologiques et la formalisation des cadres publics correspondants.
En juillet 2025, 16 pays africains sur 55 disposaient d’une stratégie nationale dédiée à l’intelligence artificielle [9], un chiffre corroboré par le recoupement de plusieurs sources indépendantes (Column Content, DFRLab/Atlantic Council, Carnegie Endowment, OECD AI Policy Observatory).
Autrement dit, une majorité d’États ne s’est pas encore dotée d’un cadre stratégique formalisé en matière d’IA. Ce constat constitue un indicateur utile du niveau actuel de structuration institutionnelle du continent sur cette dimension émergente.
V — Couche 4 : Intégration algorithmique
Représentation linguistique dans les modèles d’intelligence artificielle
Si les couches matérielle, logique et normative structurent l’environnement institutionnel et technique du numérique, la couche algorithmique détermine la manière dont les systèmes d’intelligence artificielle intègrent — ou non — les réalités linguistiques et culturelles des territoires.
V.A — Diversité linguistique africaine
Le continent africain se caractérise par une diversité linguistique exceptionnelle. Les estimations convergent vers une fourchette comprise entre 1 500 et 3 000 langues vivantes [8], la GSMA retenant un seuil de référence de plus de 2 000 (GSMA, octobre 2025). Cette pluralité constitue un élément structurant du paysage social, éducatif et économique africain.
Toute analyse de l’intégration algorithmique doit donc être appréciée à l’aune de cette diversité.
V.B — Couverture linguistique par les principaux modèles d’IA
Selon les données disponibles, les principaux modèles d’intelligence artificielle supportent actuellement environ 42 langues africaines [8]. Rapporté à l’estimation de référence de 2 000 langues [16], cela correspond à un taux de couverture d’environ 2 %. Ce ratio situe l’état actuel de l’intégration linguistique africaine dans les systèmes d’IA, sans préjuger de son évolution — plusieurs initiatives continentales, dont le projet African Next Voices, travaillent activement à l’élargissement des corpus disponibles.
L’écart observé entre diversité linguistique et couverture algorithmique reflète principalement la disponibilité inégale des corpus d’entraînement selon les langues. Cette situation ne renvoie pas uniquement à un enjeu technologique, mais également à des questions d’accessibilité et de développement d’usages adaptés aux contextes locaux.
La couche algorithmique complète ainsi l’analyse des trois couches précédentes : au-delà des infrastructures et des cadres normatifs, elle interroge la capacité des systèmes numériques à intégrer la diversité effective des environnements dans lesquels ils sont déployés.
VI — Conclusion : positionnement et leviers stratégiques
L’analyse conduite à travers les quatre couches — matérielle, logique, normative et algorithmique — permet de situer le positionnement numérique actuel du continent africain dans l’architecture mondiale.
Sur le plan matériel, la capacité installée demeure limitée à l’échelle globale, avec environ 0,4 GW, soit près de 0,33 % de la capacité mondiale. Cette base physique est en outre concentrée dans un nombre restreint de pays, révélant une structuration interne asymétrique.
Sur le plan logique, le marché du cloud est dominé par un nombre réduit d’acteurs mondiaux représentant près des deux tiers des parts de marché. Leur implantation en Afrique reste encore limitée et géographiquement concentrée, ce qui conditionne l’organisation des flux numériques et des services.
Sur le plan normatif, des progrès notables ont été réalisés dans l’adoption de cadres nationaux de protection des données. Toutefois, la coordination continentale demeure partielle, et la formalisation stratégique en matière d’intelligence artificielle reste encore inégalement répartie.
Enfin, sur le plan algorithmique, la faible couverture des langues africaines par les principaux modèles d’IA met en évidence un écart entre diversité linguistique et intégration technologique.
Pris ensemble, ces éléments ne décrivent pas une situation homogène, mais un positionnement intermédiaire : le continent est intégré à l’économie numérique mondiale, tout en conservant une marge significative de progression en matière de capacité installée, de coordination institutionnelle et d’intégration algorithmique.
La dynamique observée suggère une phase de structuration progressive plutôt qu’un état stabilisé.
Leviers stratégiques structurants
Plusieurs axes peuvent être identifiés à partir de cette analyse :
- Renforcement des capacités matérielles régionales – Accroître la capacité installée et favoriser une diffusion plus équilibrée des infrastructures à l’échelle continentale.
- Développement d’écosystèmes cloud régionaux – Encourager l’implantation et l’interconnexion de régions cloud au-delà des hubs existants
- Accélération de l’harmonisation normative – Consolider les instruments continentaux afin de réduire la fragmentation réglementaire.
- Investissement dans les ressources linguistiques et les données locales – Soutenir la constitution de corpus multilingues et l’entraînement de modèles adaptés aux contextes africains.
L’enjeu pour les années à venir ne réside pas uniquement dans l’augmentation des volumes d’infrastructures ou dans l’adoption de nouvelles technologies, mais dans la cohérence entre ces différentes couches.
La capacité à articuler infrastructures physiques, plateformes logiques, cadres réglementaires et intégration algorithmique déterminera la trajectoire du continent dans l’économie numérique mondiale.
Références
[1] Huawei (février 2026). AXIAN Telecom and Huawei Sign Strategic Cooperation MoU in Shanghai. https://www.huawei.com/en/news/2026/2/axian-strategy-mou
[2] Soulé, F. (juin 2024). Digital Sovereignty in Africa: Moving beyond Local Data Ownership. CIGI Policy Brief No. 185.
[3] Synergy Research Group (Q1 2025), via Cargoson. Capacité mondiale des data centers par région. https://www.cargoson.com/en/blog/number-of-data-centers-by-country
[4] Synergy Research Group (Q2 2025), via Cargoson. Global Cloud Infrastructure Market Share. https://www.cargoson.com/en/blog/global-cloud-infrastructure-market-share-aws-azure-google
[5] Données compilées à partir des sites officiels d’AWS, Microsoft Azure, Google Cloud, Oracle Cloud et Huawei Cloud. Consultées le 12/02/2026.
[6] Digital Policy Alert / Tech Hive Advisory (janvier 2026). The Year of the Teeth: Data Protection in Africa Roundup, 2025. https://digitalpolicyalert.org/blog/data-protection-in-africa-roundup
[7] Chatham House (octobre 2025). The AU can help African countries adopt the UN cybercrime convention, but challenges are significant. https://www.chathamhouse.org/2025/10/au-can-help-african-countries-adopt-un-cybercrime-convention-challenges-are-significant
[8] CNN (12 décembre 2025). Africa has thousands of languages. Can AI be trained on all of them? Corroboré par arXiv (2025), The State of LLMs for African Languages. https://edition.cnn.com/world/africa/african-languages-ai-spc
[9] Intelpoint (juillet 2025). Only 16 African countries have launched national AI strategies as of July 2025. https://intelpoint.co/insights/only-16-african-countries-have-launched-national-ai-strategies-as-of-july-2025/
[10] African Energy Chamber (décembre 2025). Data Centers Could Be the Spark Africa’s Power Sector Needs. https://energychamber.org/data-centers-could-be-the-spark-africas-power-sector-needs/
[11] Brightlio (2025). 255 Data Center Stats. Données Brightlio/DataCenterMap.com. https://brightlio.com/data-center-stats/
[12] Cloudscene (novembre 2025), via Cargoson. Number of Data Centers by Country. https://www.cargoson.com/en/blog/number-of-data-centers-by-country
[13] Liste officielle UA (mai 2023), via Power Law Africa / Data Protection Africa. Ratifications et signataires de la Convention de Malabo. https://dataprotection.africa/malabo-convention-set-to-enter-force/
[14] droitnumerique.cd (juillet 2025). La ratification par la RDC de la Convention de Malabo. https://droitnumerique.cd/convention-malabo-rdc/
[15] CIO Mag (octobre 2024). Ratification de la Convention de Malabo : le Gabon soumet son projet de loi. https://cio-mag.com/ratification-de-la-convention-de-malabo-le-gabon-soumet-son-projet-de-loi/
[16] GSMA (octobre 2025). 2 000+ langues parlées en Afrique.
[17] Column Content (octobre 2025). The State of AI Policy in Africa in 2025. https://columncontent.com/the-state-of-ai-policy-in-africa-in-2025/
[18] DFRLab / Atlantic Council (2025). Emerging Tech Governance in Africa. https://www.globalcenter.ai/research/african-countries-are-racing-to-create-ai-strategies-but-are-they-putting-the-cart-before-the-horse
[19] Carnegie Endowment (septembre 2025). Understanding Africa’s AI Governance Landscape. https://carnegieendowment.org/posts/2025/09/understanding-africas-ai-governance-landscape-insights-from-policy-practice-and-dialogue
À propos de l’auteur
Dr Eric Arnaud Makita Makita est président de Gabon Data Dialogues, plateforme indépendante d’analyse stratégique dédiée aux données, à la transformation numérique et aux politiques publiques en Afrique.
Ancré au Gabon et inscrit dans une perspective africaine, ses travaux visent à accompagner les réflexions autour des transformations numériques en cours sur le continent, avec un accent particulier sur les enjeux liés aux données et à l’intelligence artificielle